Les Kogis, un diagnostic de territoire :  « J’ai compris : vous avez vendu les nuages »

Les Kogis, un diagnostic de territoire :  « J’ai compris : vous avez vendu les nuages »

Il faut avoir l’audace de décoloniser nos imaginaires. Ça va se jouer sur nos territoires et par ce qu’on va décider de faire. Va-t’on passer du paysage au Pays-Sage ? Passer de l’aménagement des territoires au ménagement des lieux ? S’il n’y a plus de forêt, il n’y a plus d’animaux, il n’y a plus d’eau. Si on invitait nos amis pour travailler sur un territoire, est-ce qu’ils auraient des savoirs, des pratiques qu’on pourrait transposer ?
Eric Julien

 

 

© Léa Ducret

Entre Toulouse, ma ville d’adoption, et les Kogis, une véritable histoire d’amitié s’est tissée depuis plus de 15 ans, avec des rencontres organisées régulièrement grâce à l’association Tchendukua.

Le travail de mémoire est fondamental, au-delà de l’aide aux Kogis pour retrouver leurs terres. Cette fois, nous sommes le 15 septembre 2018, en plein milieu des journées du Patrimoine, et la salle qui accueille la rencontre avec les Kogis venus de Colombie, est comble. Et pour cause : il s’agit de l’unique rencontre en France, proposée au grand public, pour la restitution du diagnostic territorial effectué par les Kogis dans la Drôme.

Elle clôt deux semaines de diagnostic, en lien avec ses scientifiques occidentaux. Trois représentants Kogis dont une femme, nous font l’honneur d’être là, désignés par leurs communautés respectives pour partager leur savoir avec nous, alors qu’ils n’étaient jamais venus en Europe auparavant.

Que n’aura-t’il fallu, en plus de l’énergie d’un homme, Eric Julien, pour proposer cette rencontre: fondateur de l’association Tchendukua, il en est le passeur.

 

Regards croisés sur un territoire

 

Une rencontre avec 25 scientifiques de renom a donc été organisée en ce début de mois de septembre. Existerait-il un savoir universel de la Nature, pour changer nos modalités d’être sur un territoire ?
Mama Bernardo n’était jamais descendu de sa montagne, et il est venu, poussé par un double sentiment d’urgence. Mama Shibulata l’accompagne avec sa vision selon laquelle un territoire a les mêmes fonctions qu’un corps, et le regard féminin, sans lequel un diagnostic ne serait pas complet, sera celui de Saga Narcisa.

« L’espèce trop égoïste signe son extinction. »
Michel Serres, Le contrat naturel

Les Kogis ont besoin de nous pour protéger leur milieu de vie, pour lutter contre le tourisme dévastateur, les abeilles africanisées, relayer les ressources régénératives retrouver le lien à la Terre.
Nous avons besoin d’eux pour réanimer le sens de nos priorités sur une planète mise en panique par nos activités. La première des priorités est la vigilance à la protection de l’eau. L’essentiel, c’est l’eau, la Mère de toutes les formes de vie, elle protège et restaure des maladies.
Le féminin sacré, qui relie la santé des femmes, hommes, écosystèmes, pour sortir des désastres

« J’ai compris, vous avez vendu les nuages »

 

Segmentation des savoirs : un étonnement pour les Kogis

 

© Léa Ducret

Eric Julien souligne : « Les Kogis sont très frappés que nos connaissances soient si morcelées, et que les savoirs soient si fragmentés » Beaucoup des problèmes liés au réchauffement sont dus à nos activités industrielles.
Pour Mama Shibulata, la Terre a encore des fonctions, elle pense, elle a le cœur, si on continue sur cette voie, ça va vite s’arrêter. Le Tourisme de la Sierra est un vrai problème, des gens surgissent de partout, si on ne fait rien contre ça, ça ne va pas nous aider à protéger la Nature.
La Terre-Mère a mal, elle n’a plus ses pieds, n’a plus tous ses yeux, les peuples indigènes disent que c’est un problème que l’on doit résoudre tous ensemble.

 

 

 

 

Structure en réseau

 

© Léa Ducret

La connaissance autochtone fonctionne en réseau, le système des lignes qui structurent un territoire également : les circuits, les vents dominants, les circulations des animaux, de l’eau sur  terre et en souterrain. Les Kogis ont une forme de perception sur ce qui est relié, qu’on ne perçoit plus. Les systèmes relationnels identifiés par les Kogis sur le territoire de la Drôme ont été validés par les scientifiques en présence.
Au même titre qu’un corps humain, les parties d’une montagne sont reliées. Dans une maison, il y a des circuits d’eau, d’électricité ? C’est comme si on ne savait plus cela et qu’on plantait des clous dans les circuits.

Revenir à une Nature-sujet
Saga Narcisa partage ses enseignements : jusqu’il y a peu, l’eau était correcte. Ils avaient l’habitude de prendre l’eau dans le torrent. Ce qui est nécessaire, pas plus. En descendant dans la Vallée, elle a découvert ce qu’on pratique : les canaux, l’eau qui arrive dans toutes les maisons, … L’eau c’est la vie, c’est nécessaire. Pour nous, la lagune, c’est la Mère, l’eau qui fait croître les plantes, c’est grâce à l’eau qu’on vit. Si les lacs ont été mis dans certains endroits par les Pères spirituels, c’est pour irriguer d’autres parties, qui peuvent être souterraines. Déplacer les cours d’eau, sans penser aux interconnexions, c’est aussi ne pas penser aux animaux qui vivent à côté de nous.
L’eau représente la femme. Avec l’eau naissent les plantes, grandissent les arbres.

L’eau fonctionne avec la terre, l’air, le feu, qui sont des choses en interrelation.
Saga Narcisa

© Léa Ducret

Dans la lagune, on évite de se baigner dans les lacs, on protège les bords de lac et de mer. Certains l’utilisent pour des aqueducs… si l’eau sert pour le développement économique, au moins pour cela il faudrait la protéger.
Nos autorités spirituelles travaillent beaucoup avec l’eau pour la protéger. En faisant des barrages et des canalisations, on coupe des cours d’eau.
Aujourd’hui, on maltraite l’eau, donc on maltraite la partie féminine du monde.

«  On est venus vous expliquer que l’eau est notre vie, sans eau, il n’y aura pas de vue il n’y aura plus de pluie, qui produit l’eau »

Va-t’on réussir à prendre conscience de la valeur de l’eau ?
« Ce qui nous empêche de nous mettre en chemin, ce sont nos habitudes, nos préjugés »

 

Hélène Bettembourg, 2018.

NB: Les première et dernière photos de cet article représentent une communauté Arhuaco, une des 4 ethnies de la Sierra Nevada : Arhuacos, Wiwas, Kankuamos et Kogis.

Poursuivre la lecture :
Voyageons Autrement http://www.voyageons-autrement.com/des-indiens-dans-nos-vies
Ecole des Savoirs https://www.ecolenaturesavoirs.com/cross-diagnosis/

 

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